Sérail: voici les vraies bases du pouvoir de Paul Biya

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Une des grandes réussites du régime Biya c’est d’avoir toujours su assujettir (corruption politique) et intégrer (tutelle administrative) les chefferies traditionnelles dans sa stratégie d’accaparement et de conservation du pouvoir. De garant de nos traditions multiséculaires, ces chefferies sont devenues au fil du temps les complices d’un régime malfaisant.

L’exemple le plus récent de cette vassalisation nous a été donné le 20 juillet 2019 à Bafoussam à l’occasion d’un rassemblement organisé par le sénateur Ibrahim Mbombo Njoya, chef de la délégation régionale permanente du RDPC pour l’Ouest.

À l’ombre des tribunes, les chefs traditionnels et autres « djim tété » du parti-État avaient l’air préoccupé. Nonobstant le fait qu’ils s’étaient préparés à des discours louangeurs à l’endroit de Paul Biya, ils avaient aussi en tête la nature particulièrement électrique du climat post-électoral. D’ailleurs, si officiellement le Rassemblement visait à promouvoir le respect des institutions, la cohésion nationale et la paix, officieusement il s’agissait avant tout d’un meeting politique visant à apporter le soutien à Paul Biya qui venait de subir une humiliation sans précédente à Genève.

Au-delà de son caractère factuellement partisan mais surtout ubuesque cet évènement revêt cependant une dimension heuristique. Heuristique en ceci que pour la première fois dans l’histoire politique récente du Cameroun, la question du lien entre les chefferies traditionnelles et la politique s’est cristallisé en une question précise : Peut-on critiquer ou s’en « prendre politiquement » à un chef traditionnel qui milite dans un parti politique? Tout en répondant immédiatement par l’affirmative, je vais me contenter dans les limites étroites de cette tribune de déconstruire le principal argument de ceux et celles qui soutiennent la position inverse.

La double identité

A priori, un monarque ou un chef traditionnel ne devrait pas éroder son autorité morale en prenant part à des joutes politiques partisanes (J’y reviendrai). Mais advenant le cas où il décide d’y participer qu’il « gère le retour » et qu’on nous épargne les fadaises du type « on ne s’attaque pas au chef », « on ne remet pas en question les choix du chef », « la parole du chef est sacrée et saurait souffrir de contestation », etc.
Ces arguments, vaseux au demeurant, me donnent d’ailleurs l’occasion de faire une observation importante à propos du débat politique au Cameroun. S’il est vrai que nous ne sommes plus à l’époque de la pensée omnisciente et omnipotente du parti unique, force est cependant de constater que certaines prises de parole trahissent un air de famille avec cette période qu’on espère à jamais révolue.

Le Cameroun a suffisamment souffert du paternalisme colonial et des « prêt-à-penser intellectuels » pour accepter de souffrir à nouveau des résurgences de la pensée unique et du pseudo-patriotisme complaisant dont l’intensité est très souvent proportionnelle aux effets de rentes que procure l’activisme politique en faveur de la tyrannie régnante. Une fois ces précisions faites, revenons à l’essentiel. Et l’essentiel pour le dire rapidement se trouve dans la question : Qui parle ? Cette interrogation en apparence simple renvoie à la problématique plus profonde qui est celle des identités multiples sous lesquelles prospère depuis longtemps la roublardise politique au Cameroun.
Lorsque Mbombo Njoya porte le chapeau de sénateur ou de représentant régional du RDPC il devient de facto un acteur politique comme un autre. Autrement dit, il peut être soumis au même traitement politique, à la même sanction populaire comme tous les autres acteurs politiques. On ne peut donc pas en tant qu’homme politique poser des actes partisans et vouloir subrepticement échapper aux conséquences (éminemment politiques) y afférentes.

Je répète. On ne peut pas faire preuve de partisannerie et se réfugier derrière l’argument de la sacralité du statut de fô, de Nomtchema, de chef traditionnel pour échapper à la critique politique ou citoyenne. Ce n’est pas le Sultan roi des Bamum qui est critiqué mais l’homme politique, le militant d’un parti. Ce n’est pas l’autorité traditionnelle qui est politiquement « traîné dans le wataroute », mais bien le politicien Mbombo Njoya, sénateur et chef de la délégation régionale permanente du RDPC pour l’Ouest. Ceci est valable pour autre chef qui s’engage en politique.

À y regarder de près, le contrôle et l’assujettissement des chefferies traditionnelles participent d’une stratégie de mystification du pouvoir. Dans une société fortement hiérarchisée, hautement sensible aux phénomènes mystiques et très encline au respect des traditions, le but de la manœuvre politicienne vise à laisser penser qu’ayant reçu la bénédiction et l’assentiment de l’élite traditionnelle, le pouvoir de Biya ne saurait faire l’objet de contestation. Suivant cette logique donc, remettre en question la légitimité de Biya reviendrait à poser un crime de lèse-majesté.

C’est également sous ce prisme qu’il faut analyser le culte de la personne sous le Renouveau. Ce n’est pas seulement à des fins électoralistes que l’homme du 6 novembre 1982 s’est fait appeler « Nnom ngui » (homme lion). Ce n’était non plus à des fins purement lyriques que Jacques Fame Ndongo du haut de ses prétendues « lumières académiques » a affirmé : « Nous sommes tous des créatures ou des créations du président Paul Biya, c’est à lui que doit revenir toute la gloire dans tout ce que nous faisons. Personne d’entre nous n’est important, nous ne sommes que ses serviteurs, mieux, ses esclaves ». Il savait pertinemment que ses louanges seraient agréées par Biya himself ……et qu’elles participeraient d’un système d’intimidation, de viol des consciences, de mystification du pouvoir et de servitude volontaire.

L’histoire se répète

Dans l’absolu ce mélange de genres n’a rien de nouveau. Dans une excellente étude publiée en 2000 dans la revue Africa development, Charles Nack Back relevait déjà que la chefferie traditionnelle camerounaise « semble ne s’être jamais remise du traumatisme né de son contact avec les premiers colonisateurs européens. L’État post colonial a reconduit sans solution de continuité le régime d’émasculation de l’autorité traditionnelle mis en place par la colonisation.

Les chefs traditionnels ne sont sortis du statut dévalorisant de serviteurs de la colonisation que pour être enrôlés dans les partis uniques. Dans un cas comme dans l’autre, ils ont perdu une grande partie de leur crédit auprès des populations ». Plus proche de nous le livre Kamerun nous montre comment s’appuyant sur certaines chefferies, la puissance la puissance coloniale et le régime d’Ahidjo s’appuyaient ont réussi à asseoir leurs velléités coloniales et autocratiques. Le cas de Maurice Delauney est à cet égard éclairant.

Pour mener à bien la répression dans la région de l’Ouest dont il avait la charge dès 1956, cet administrateur colonial choisira de s’appuyer sur les chefs de village complaisants envers la force occupante « et sur leurs « serviteurs » (tchindas), qui ont traditionnellement pour fonction de « faire la police » (djou-djou) sur le territoire de la chefferie ». En raison du faible nombre d’administrateurs français sur place, ce relais s’est avéré indispensable dans le système de répression colonial. Dans ces Mémoires, Delauney dépeint également le « climat de confiance » qu’il avait su tisser avec les chefs, « qui étaient allés jusqu’à lui offrir une « pleine cantine de billets de banque » afin de lui acheter une « Ford dernier cri » ». Autant dire que les adversaires les plus acharnés en « pays bamiléké » se recrutaient parmi les chefs traditionnels.

S’il est vrai que Delauney se montre complaisant à l’égard des chefs soumis, il est cependant impitoyable avec ceux qui lui résistent. Parmi ces derniers, beaucoup plus rares, se distingue le chef nationaliste de Bamendjou, Jean Rameau Sokoudjou. Pendant deux années, celui-ci était successivement assigné à résidence puis emprisonné dans plusieurs prisons à travers le pays, pendant que sa chefferie était occupée par les soldats, entre novembre 1957 et juin 1958. « Cinquante ans plus tard, il n’a toujours pas digéré les exactions dont il a été victime et dont l’une des plus tragiques est le viol de certaines de ses femmes par des soldats camerounais devant lui, tandis qu’il était ligoté dans son palais ».

Cela dit, une question demeure lancinante : Les autorités traditionnelles doivent-elles faire la politique? La question est complexe. Um Nyobè disait en 1952 que : « La politique touche à tout et tout touche à la politique. Dire que l’on ne fait pas de politique, c’est avouer que l’on n’a pas le désir de vivre ». Pour ma part comme je l’ai indiqué plus haut, l’élite traditionnelle devrait se garder de toute partisannerie politique afin de ne pas galvauder son autorité morale et la figure de « garant » de la cohésion sociale qu’elle est censée incarner.

Je préciserai cependant qu’il y a une différence entre la partisannerie politique (en faveur d’un régime qui pour le cas d’espèce, a lamentablement échoué) et l’engagement politique. Tout comme l’intellectuel ou le clerc, l’autorité traditionnelle doit avoir le courage et la sagesse d’être toujours du côté du peuple invisible ou opprimé. Son parti constant doit être celui des laissés-pour-compte de la société. Il doit être la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, la voix de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir et la noctiluque qui éclaire le chemin d’un peuple confronté à la noirceur corrosive d’un régime malfaisant.

Je dois avouer que je suis toujours hilare lorsque je vois certains chefs, clercs ou « intellectuels » se cacher derrière une rhétorique douteuse pour édulcorer les faits et masquer leur fourberie intellectuelle sous le paravent d’un d’équilibrisme dogmatique. L’objectivité n’est pas synonyme de neutralité et la mission dont est investi l’intellectuel, le clerc ou l’autorité traditionnelle est loin d’être une entreprise désincarnée. C’est donc une véritable supercherie que de penser que l’analyse objective ne saurait s’accommoder d’une prise de position.

Cette vieille hypocrisie, cette fuite dans la pureté, cette antienne usée jusqu’à plus soif a été congédiée depuis longtemps dans les cercles académiques. Je le redis à nouveau. Analyser froidement une réalité ne saurait nous interdire de prendre position. La prétention à l’objectivité ou la neutralité ne constitue ni épistémologiquement ni socialement une créance suffisamment forte pour nous empêcher de nommer les faits, d’y porter un jugement critique ou de s’engager.

Ce fût d’ailleurs le cas de l’étincelle de Baham, le jeune chef Pierre Kamdem Ninyim. Rentré précipitamment de France en 1954, il s’est rapproché des milieux nationalistes, « au point d’accueillir au sein de son palais les réunions clandestines du mouvement nationaliste et d’encourager ses « sujets » à la désobéissance civile ».

Entre l’abstention coupable et le militantisme partisan, il y a une voie médiane qui est celle de la défense des plus faibles de la société.
D’ailleurs, en droite ligne de ce qui précède, je vous laisse répondre aux questions suivantes : Quelle initiative a été prise par ses autorités traditionnelles pour (aider à) résoudre pacifiquement la crise du NOSO? Nous entamerons très prochainement la quatrième année de cette guerre fratricide…et force est de constater que celle-ci n’a jamais été inscrite à l’ordre du jour des différentes sessions parlementaires qui se sont succédé jusqu’aujourd’hui.

Au regard de cet était de fait, de ce déni, que disent ces chefs traditionnels dont plusieurs sont par ailleurs députés et sénateurs? Quelle démarche ont-ils initié pour inciter les pouvoirs publics à s’occuper résolument du chômage endémique des jeunes? Quelle initiative a été prise pour dénoncer le népotisme et la corruption généralisée qui sapent les fondations de la justice sociale et du vivre-ensemble tant recherché?

Source: https://www.camerounweb.com/CameroonHomePage/features/S-rail-les-vraies-bases-du-pouvoir-de-Paul-Biya-470513

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