Voici Les vraies raisons pour lesquelles Biya a confié le dialogue à Dion Ngute

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La parole publique du Président camerounais est si rare depuis toujours qu’elle fait en elle-même évènement politique. Tel est d’autant plus le cas pour son récent discours qu’en dehors d’une rareté quantitative qui en renforce la valeur politique spéculative, la période tourmentée que traverse le triangle national installe un temps politique qui fait de la parole présidentielle une sorte de semence messianique devant féconder le dialogue national inclusif et participatif entre Camerounais.

Qui plus est, de l’homme du 6 novembre, plusieurs « prophètes » de la médiasphère avaient annoncé la mort quand d’autres, thaumaturges et illusionnistes, affirmaient que désormais momifié, il était remplacé en public par son sosie. Revenant animé, sosie parfait, « double corps du roi » ou Biya lui-même en chair et en os, pas d’importance.

Un discours a été prononcé et mérite analyse. Nous n’allons pas, comme cela se fait généralement, vous faire une lecture critique dudit discours question de montrer qu’il ne vaut rien, qu’il est en deçà des attentes ou qu’il est déconnecté de la réalité. Nous choisissons d’en faire un prolongement voire une lecture métapolitique en quatre points qui constituent notre contribution au débat en tant que personnalité indépendante de la diaspora camerounaise. Ces trois points sont la production des règles du jeu dialogique, les enjeux principal/agent dans la délégation des pouvoirs et la division du travail politique.

Du geste présidentiel à la geste productrice des règles du jeu dialogique

Une des caractéristiques du conflit politique et des appels à un dialogue pour en sortir est qu’aucune des parties concernées n’est jamais satisfaite des initiatives de l’autre même si celles-ci sont bien intentionnées et bienveillantes. La suspicion, la méfiance, la médisance et la défiance, toutes ces attitudes et états d’âmes normales en situations conflictuelles, polluent les relations et exacerbent le manque de confiance. Elles renforcent aussi la surenchère des préalables à remplir pour que chacun fasse un pas vers l’autre. Il en est ainsi parce que chaque partie pense, non seulement avoir raison et posséder les seules solutions crédibles, mais aussi parce que chaque côté a ses propres conditions préalables et sa propre feuille de route pour arriver au dialogue inclusif et participatif.

En d’autres termes, des conflits structurels restent très souvent ouverts et le dialogue lettre morte tant que les belligérants et/ou les adversaires politiques commencent par poser des conditions préalables au dialogue alors qu’arrêter ces conditions préalables au dialogue fait déjà partie du dialogue à engager. En conséquence, ce qui est important dans les moments que vit le Cameroun est moins la perfection d’un geste politique au sens où il garantirait toutes les conditions préalables au dialogue, que la possibilité qu’il donne d’enclencher ledit dialogue en discutant de ces préalables.

Dans la mesure où chaque partie prenante au dialogue a une régulation autonome, c’est-à-dire un ensemble de règles produites par elle-même pour se constituer comme organisation politique ou comme groupe de pression, les préalables au dialogue ne s’imposent pas sur l’initiative d’un camp. Elles sont le produit d’un travail collectif de discussion, de négociation, d’alliance, et de rapports de forces qui permettent d’accoucher de règles autonomes au dialogue national inclusif et participatif. Celui-ci devient ainsi une méta-organisation mise en place par les parties prenantes.

Il est cependant une réalité évidente à ne pas négliger. C’est un Etat souverain qui lance l’initiative dans le cas de la crise anglophone au Cameroun. En tant que tel, ledit Etat, qu’il le souhaite ou non, est en lui-même un ensemble de règles marquées par la verticalité du pouvoir d’Etat. Il s’agit là de la régulation de contrôle, c’est-à-dire d’un ensemble de règles que l’Etat camerounais en tant qu’Etat va exiger pour que sa continuité, son unité et sa souveraineté soient respectées. La preuve en est que nul autre acteur que lui a le privilège d’initier ce dialogue national.

Même les instances internationales ne peuvent le lui obliger, elles le suggèrent et réagissent au discours présidentiel comme les autres acteurs. Le défi politique majeur est donc d’arriver à coordonner ces règles de contrôle de l’Etat camerounais et les règles autonomes au dialogue national inclusif et participatif au sens de méta-organisation mise en place par les parties prenantes. En supposant les différents interlocuteurs identifiés, plusieurs cas de figures existent comme destins possibles du jeu dialogique entre Camerounais et Camerounaises :

1. Premier cas de figure : Un équilibre est trouvé grâce au dialogue entre règles de contrôle de l’Etat camerounais et règles autonomes du dialogue national participatif et inclusif comme méta-organisation. Il est important de remarquer deux aspects à ce niveau. Premièrement, les conditions préalables au dialogue ne tombent pas du ciel car elles sont le fruit d’un dialogue. En d’autres termes, c’est un dialogue qui produit les conditions préalables du dialogue et non un retranchement de chacun dans ses vérités solitaires. Deuxièmement, cet équilibre trouvé n’est pas définitif dans la mesure où la dynamique même du dialogue national exige son instabilité et son ajustement permanent.

2. Deuxième cas de figure : si les règles de contrôle de l’Etat camerounais écrasent complètement les règles autonomes de la méta-organisation, alors le dialogue national participatif et inclusif devient une organisation totalitaire ou autoritaire qui tue la démocratie nécessaire à l’inclusion et à la participation visées.

3. Troisième cas de figure : si les règles autonomes de la méta-organisation bouffent complètement les règles de contrôle de l’Etat camerounais, alors le dialogue national inclusif devient anarchique parce que sans pouvoir vertical pouvant en assurer la cohérence : la chienlit prend le pas sur l’ordre que nécessite un dialogue.

4. Quatrième cas de figure : si les parties prenantes ne trouvent pas de coordination entre les règles de contrôle de l’Etat camerounais et les règles autonomes de la méta-organisation, alors le dialogue national entre crise et meurt par manque de méthode consensuelle de gouvernance.

Cela étant, l’initiative quoiqu’importante en tant que geste politique de dégel de la situation conflictuelle, doit être perfectionnée par toutes les parties prenantes afin que le premier cas de figure triomphe sachant que les autres cas de figures sont des possibilités les plus probables dans un dialogue concernant un conflit politique armé.

Les enjeux dialogiques principal/agent dans la délégation des pouvoirs

La question de la délégation des pouvoirs se pose chaque fois dans l’initiative d’un jeu dialogique et sa dynamique. Ces enjeux se posent avec d’autant plus d’acuité que c’est un Etat qui prend l’initiative. Ce sont des enjeux avant, pendant et après le dialogue. Ils s’analysent très bien à travers le rapport entre un principal (l’Etat camerounais qui initie et donne des ordres ou une association qui désigne ses représentants au dialogue) et les agents (les autres parties prenantes devant se conformer aux dites règles et ordres afférentes).

Une des caractéristiques du dialogue comme instrument de sortie d’une crise structurelle engageant l’unité et la continuité d’un Etat, est que ledit Etat considère tout le monde, y compris ceux qui ont des velléités sécessionnistes, comme étant toujours ses citoyens.

C’est un préalable implicite qui ne fait de mal à personne mais constitue déjà l’acceptation d’un objectif sacré. Cela est importantissime car un dialogue est porteur uniquement lorsque les uns et les autres ont une ligne rouge, un horizon commun comme boussole. Celui-ci, dans le cas d’espèce, est un Etat camerounais où il ferrait bon vivre pour tous et partout. Le discours implicite d’un Etat revient donc à affirmer qu’il reste le principal, mais est prêt à discuter des nouveaux termes du contrat social avec ses multiples agents.
Mais l’Etat camerounais ne montre pas seulement son statut de principal en maintenant la nationalité camerounaise aux sécessionnistes, mais surtout en prenant l’initiative de déléguer ses représentants dans le dialogue. Il est donc crucial à ce niveau que ses choix, si la situation se présente, soient judicieux car les hommes et les femmes désignés par l’Etat pour le représenter ne doivent pas être des « faucons » du pouvoir en place.

Ils doivent être populaires, charismatiques, de fins diplomates et dotés d’un soft power afin que la négociation, le respect des avis contradictoires et le compromis triomphent des angoisses et haines concurrentes. Les écarts qui peuvent exister entre ceux qui sont délégués et le sommet de l’Etat sont à gérer par ledit sommet de l’Etat car tout rapport principal/agent entraîne des asymétries et des cas où le principal ne peut continuer à avoir du pouvoir sur l’agent.

Les autres possibles parties prenantes au débat, disons la société civile, la diaspora camerounaise, les sécessionnistes et les partis politiques, seraient aussi, le cas échéant, face au problème de la délégation des pouvoirs. Quelle aile du parti politique, de l’association, du groupe de pression ou de la diaspora est à même de discuter, de mener un débat et de négocier ? Ceux qui sont capables de négocier sont-ils aussi capables de ne changer les objectifs collectifs pour des objectifs privatifs avec les négociateurs de l’Etat ? Les radicaux peuvent-ils négocier s’ils ne renoncent à rien ?
La question des asymétries qui résultent de la délégation des pouvoirs et les questions ci-dessous prouvent que participer à un dialogue est toujours un risque même si c’est un bon risque.

Ce sont aussi des preuves qu’un dialogue inclusif et participatif est obligatoirement excluant des radicaux car ne peuvent entamer un dialogue que des hommes et des femmes qui acceptent de bouger de leurs positions, de reconsidérer leurs convictions, d’écouter d’autres avis, de faire des compromis, de négocier, de perdre par endroit, de gagner sur certains points et de renoncer à certaines choses car nul n’a raison tout seul en politique.
Ce sont des questions qui se posent avant le débat, pendant le débat et après celui-ci car la délégation des pouvoirs continue d’être de mise dans toutes les phases.

La division dialogique du travail politique

Il est important de noter qu’en bon stratège et en vieux briscard du jeu politique, Paul Biya, le président camerounais, a fait preuve d’une division stratégique du travail politique dans son discours. Cela est mis en évidence par le fait que tout son discours porte uniquement sur le conflit armé entre Camerounais dans la région anglophone du pays et non sur la crise politique post-électorale. Pour le président camerounais, la crise politique post-électorale suit son cours dans le domaine du droit et des lois de la république camerounaise.

Elle ne peut faire l’objet d’un dialogue national participatif et inclusif dont elle n’est pas la conséquence de l’absence. Cette division du travail est objective car la problématique du « hold-up électoral » tout comme les arrestations et manifestations qui s’en suivent à l’extérieur et à l’intérieur n’ont rien à voir avec une crise anglophone qui existait avant eux et continue malgré eux. Force est cependant de constater qu’en s’adossant sur l’absence de corrélation objective entre la crise anglophone et a crise post-électorale pour zapper les préalables au dialogue de certains groupes internes et externes affinitaires au MRC, Paul Biya délimite déjà de façon unilatérale le thème du dialogue national participatif et inclusif. Il nous semble pourtant, et c’est cela que nous défendons, que même le thème du dialogue doit obéir à une division plus dialogique qu’unilatérale du travail politique.

En conséquence, si la division du travail politique est importante afin d’être efficace car « qui trop embrasse mal étreint », elle doit elle-même se construire et s’imposer par une pédagogie concertée qui explique plus l’opportunité de diviser les thèmes politiques que leur envoie stratégique aux calendes grecques. Aspect crucial du dialogue national en projet car la compétence fondamentale ici est moins une division taylorienne du travail politique qu’une capacité de faire travailler ensemble des hommes et ses femmes qui ne pensent pas la même chose, ont des sources différentes de légitimité et des agendas politiques privés.

Quoiqu’on dise, la stratégie du président camerounais interroge la diaspora camerounaise au sens large. Celle-ci a déjà, de façon non concertée, opéré une division du travail politique entre diaspora dite résistante, diaspora patriotique, diaspora silencieuse et les personnalités indépendantes pour ne citer que ces quelques composantes.

Le problème ici est que c’est une division oppositionnelle du travail politique et non concertée au sein de la diaspora camerounaise. Or la diaspora camerounaise ne peut peser sur le dialogue national inclusif et participatif que si elle est elle-même capable de dialogue en son sein afin qu’elle puisse être crédible dans sa représentation au sein dudit dialogue. Tel n’est pas le cas car la diaspora dite patriotique et la diaspora dite résistante se livre une guerre politique farouche qui ne peut profiter qu’au régime en place. A titre d’exemple, la diaspora dite résistante mélange, non seulement la libération des prisonniers politiques, le « hold-up électoral » et la crise anglophone, mais aussi veut utiliser la crise anglophone pour faire tomber le pouvoir tout en souhaitant faire de la libération de Kamto et de ses partisans le préalable à sa participation au débat national.

Elle est donc exclue et s’exclue du dialogue par absence de division du travail politique alors qu’une diaspora capable de dialoguer entre ses différentes composantes, peut séparer ces agendas et confier la question de la libération des prisonniers politiques à d’autres associations diasporiques représentés au débat national inclusif et participatif.

Il en résulte le soupçon fondé qu’une certaine diaspora ne veut pas la fin de la crise anglophone mais souhaite en faire le cheval de Troie à travers lequel le pouvoir de Yaoundé tombera. La diaspora camerounaise doit donc savoir qu’elle ne peut dialoguer efficacement avec personne si elle est incapable de dialogue en son sein afin d’opérer une division stratégique de son travail politique. A l’heure actuelle ce sont des bouts et des fragments de cette diaspora qui seront, le cas échéant, mobilisés pour prendre part au dialogue si cette initiative présidentielle suit un cours favorable.

Source:https://www.camerounweb.com/CameroonHomePage/features/Les-vraies-raisons-pour-lesquelles-Biya-a-confi-le-dialogue-Dion-Ngute-471783

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